les cinoques / 

le cinoque sanglé

Le mercredi 3 mai 2017, à Paris, vers quatre heures, je me dirige vers l’entrée du cimetière Montmartre, par le boulevard Clichy, quand je croise un jeune homme d’allure rapide qui porte noué autour du cou un sac de plastique fin, un pochon, qui ballotte sur sa poitrine. Barbu, peau sombre, cheveux noirs collés. Je me retourne, rebrousse chemin, et le suit ; il me faut faire vite ; il se déhanche et mime quelques pas de danse. Il est occupé à un rhabillage compliqué où il dégage un sweat à capuche d’un blouson étroit ; il se sangle étroitement autour du cou le sac de plastique, comme s’il voulait éviter un balancement gênant ; il aboutit à une strangulation serrée faite de plusieurs passages de lanières, de noeuds et de ganses. Devant le Wepler il ralentit et aborde une passante ; comme je passe devant eux, j’entends : ‘je fais la grève de la faim, alors j’ai pris du poisson, alors voilà...’ Il prend à droite et remonte l’avenue de Clichy ; il marche vite et je prends du retard avec mes notes ; il me distance ; il court en traversant la petite rue Ganneron. Parle, gestes. Il ne ralentit que pour faire la manche, et même à un jeune homme et son enfant, assis dans un recoin : étonnement effaré du mendiant mendié. Le cinoque étranglé prend une démarche en canard, de demi profil, quand il passe devant la terrasse d’une brasserie de l’avenue de Saint Ouen ; il tire un vieux mouchoir de sa poche arrière : il est très occupé à réorganiser sans cesse son paquetage, poches, sacs, sangles etc...Je suis revenu à sa hauteur ; il demande à une jeune femme : ‘vous avez une petite pièce, madame ?...’ Puis il traverse, très vif, traçant son chemin au milieu des voitures ; il entre à la Poste ‘Guy Moquet’ ; je le suis. Il entreprend le préposé à l’accueil, et se lance dans une longue conversation que je ne peux comprendre : le préposé ventripotent m’a renvoyé vers une machine à timbres, dans l’entrée, ce qui m’éloigne de leur duo. Je finis tout de même par percevoir : ‘...passe-qu’on voit des bureaux de poste qui...c’était la seule organisation euh...française qui était euh...reconnue par les autorités...Et vous voyez, je vous ai appris quelque chose...’ Il est fatigué, plus jeune que ce que je croyais au début de ma poursuite, visage long ; il s’applique maintenant à se désangler et à dégager le sac qu’il porte autour du cou : les sangles sont formées par des lanières qu’on voit d’ordinaire pendre des sacs à dos, avec de commodes cliquets de fermeture. Survient un type encostardé, sans doute le responsable du bureau, qui tourne autour des deux hommes, sans rien dire, mais en passant des coups de fil. Mais rien ne se passe, et mon cinoque, appelé par un guichetier se dirige vers une ‘zone prioritaire’. Il est quatre heures et demi, je file. Un peu plus tard, attablé en terrasse au café La Chope, à l’entrée du métro Guy Moquet, je revois passer le jeune homme sanglé : il a resserré les liens du pochon, qui l’étranglent fermement.