les cinoques

une cinoque, supportrice portugaise

Dimanche 23 juin 2013, dans l’autobus 65, autour de la Gare du Nord (mes notes sont incomplètes quant à l’heure : plutôt le matin) ; je suis dans le bus, et une femme, petite et ronde, très brune, grands yeux, attends à l’arrêt. Elle ne monte pas : j’ai le temps de noter, très vite, qu’il n’y a rien à signaler sauf qu’elle porte deux chapeaux superposés, de feutre, tirés et plaqués loin sur les oreilles. Rien d’autre, le bus redémarre : elle a aussi une écharpe de supportrice de foot, aux couleurs nationales portugaises, bien arrangée autour du cou, à plat et croisée. L’écharpe semble très sale.

 
le cinoque à vélo de Cremone (Italie)

le cinoque à vélo de Cremone (Italie)

Mardi 25 juin 2013, à Cremone (Italie du Nord), vers huit heures, pendant l’apéro en terrasse, place du Duomo. La place en question est très protégée des bagnoles, très agréable, piétonne et bicyclante de mammies et gamins, toutes sorte de flâneurs. Je me régale. Survient un cycliste magnifique : clochettes sonores, et drapeaux déployés (PEACE (c’est sûr…) et Italie). Il fait plusieurs fois le tour de la place, à l’aise, au ralenti comme il se doit. Bovélo neuf très très harnaché de babioles. Ce type me comble : l’utopie cinoque du ‘tout pour le vélo-mon vélo est tout’ qui me va bien. Et l’Italie par là-dessus…Il se range près des escaliers du Duomo ; c’est comme un cadeau, je fonce et prends quelques photograhies de loin, de dos. C’est un composé parfait des deux grandes familles de cinoques, les cinoques pélerins [ici : canne de marche (! Oui, la marche-à-vélo, ouioui), gris-gris, médailles (de cou et de ceinture), plumes au chapeau, et un très bel autel de figurines posé en équilibre sous le guidon, composé de petites pièces très païennes pour la plupart, mais qui forment bien sûr comme une crèche, pieuse finalement] et les cinoques-à-vélo, ceux qui emportent tout sur leur bécane, pour leur impérieux voyage de tous les jours. Musique, bien sûr, d’un petit poste radio embarqué. Je monte sur les marches ; il m’a remarqué ; je lui demande la permission de photographier ; d’accord, il pose, sérieux. Je bredouille : ‘è bella, la tua bicycletta…molto bella’. Sérieux. ‘Cremonese ?’ Il me répond : ‘yyyess’. Je le remercie encore et retourne à mon apéro. Très bonne humeur.

 

Le cinoque en fauteuil : '...allez Eddy Merckxx...'

Vendredi 5 juillet 2013, à Valence vers six heures, peu avant une séance de cinéma. Apéro en terrasse sur les grands boulevards, espèce de space désagréable et très dégagé, très rénové, lisse et bruyant, exposé au soleil. On entend des cris : survient un type en fauteuil, cinquante ans, brun à cheveux court. Il tient une laisse à bout de bras ; un chien labrador tire sur cette laisse ; l'ensemble compose comme une carriole rapide qui file sur la pierre lisse du boulevard. On perçoit mieux ce qu'il dit, sur le ton saccadé d'un commentaire sportif : 'et oui...c'est Eddy Merckx...attention voilà Eddy Merkx...' Effet comique très sûr. Le jeune barman sort et rigole, mains sur les hanches : 'Eddy Merckx...il est con çui là...'

 

 
les cinoques de Chabeuil

les cinoques de Chabeuil

 Francis ne va pas bien : le village s'en rend bien compte : quand Francis laisse traîner le genre de note qu'on voit ici, c'est que quelque chose tourne encore moins rond que d'habitude. J'ai trouvé cette page blanche cette semaine (18 septembre 2013. La semaine dernière, c'était un graffiti à la craie, sous la porte monumentale : 'Pais à Tout les Spermatozoïd et surtout aux ovules') coincée sous un petit tas de terre (marques brunes sous la deuxième ligne) de bord de route, près de chez Francis. La mention de 'la main noire' est nouvelle : Francis est moins mystique, moins allumé que dans ses précédentes campagnes de graffitis, mais aux prises avec des forces obscures bien plus menaçantes. En ce moment, il apparaît amaigri, vieilli ; l'an dernier il a trouvé refuge dans un centre psychiatrique proche, pour récupérer un peu ; maintenant le village, qui connait bien les variations de la santé de Francis, s'inquiète. 

[note de méthode. Je ne donne plus qu'épisodiquement des nouvelles des cinoques du village, et des nouvelles d'ordre général, qui différent donc des croquis habituels. Et voici pourquoi : les cinoques de Chabeuil, je les connais, je les connais trop, je connais les circonstances de leur malheur, leur familles, et leurs noms bien sûr ; il faudrait alors tout vous dire, et ce serait alors un tout autre exercice, un tout autre travail de documentation, sociologique ou médical, documentaire, qui m'échappe par bien des aspects.

...ainsi du cinoque pélerin que j'ai croisé un jour de l'hiver dernier, très légèrement vêtu, installé derrière la médiathèque dans une prière en lotus, tourné vers le soleil

et le vétéran-du-vietnam, toujours inquiétant et soliloqueur, maigre de plus en plus

et Thomas, le jeune marathonien mutique, coureur agité et mécanique, fort buveur de bière

et la tricycliste, dont le vélo même est de plus en plus cinoque, orné, bricolé

et le pyromane (condamné jadis), très aimable, infiniment malheureux

et Polo, qu'on ne voit plus guère, dont on s'inquiète

et ces autres pauvres silhouettes dont je ne vous ai jamais parlé.

 

le cinoque qui se caille les couilles

Samedi 12 octobre 2013, 10h.20, sur le quai du métro Porte de Choisy, direction Paris : saisie d’un soliloque en cours, dans mon dos, un peu avant l’arrivée de la rame. Voix claire, mais dont le débit est difficile à suivre ; je comprends tout de même : ’ ça caille les couilles…non…je suis dans le métro…je dis ça caille les couilles dehors.’ Je me retourne ; c’est un asiatique, petit, assis jambes croisées-serrées, casquette et longue barbichette blanche et clairsemée ; il est souriant, lunettes métalliques, d’une propreté soignée. Il remet ça, avec ses couilles frigorifiées. Tout semble aller bien, hormis cette grossièreté insistante (pas de téléphone qui permettrait de justifier une conversation à voix haute…)